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mardi 22 juin 2010

Taire

On a dit la surface de l’histoire. Elle ne s’est pas enfuie.
On n’a pas dit les détails. On n’a pas dit les sensations. L’essentiel : les dates, les noms, les faits.
Le reste viendra. À l’aurore de la nuit, on raconte, bribe par bribe, des éclairs de mémoire.
Ses paroles s’entremêlent aux nôtres. Ensemble, on jouit des révélations au compte-goutte. L’impression de préserver le début pour retarder la fin.
Chacune s’invente une image. Il y a des photos, des gens, des récits.
Il y a toutes les peurs qu’on ne dit pas et qui s’inscrivent dans les gestes.
Les regards suffisent. C’est l’histoire de nous qui s’installe, au travers des paroles inutiles.

mercredi 30 décembre 2009

Silence

L’intimité s’installe. On apprend les détails d’elle. On découvre, ravie, le souvenir de ses traits au fond de la mémoire. Elle est là, jusque dans l’éloignement de la vie ordinaire.
Quand on la retrouve, la fête éclate. Pendant un temps, on oublie encore l’enfance. L’avenir s’installe.
Un matin, elle se réveille avant nous. Elle fixe des yeux le petit cadre, l’unique objet laissé par la femme morte. Fabriqué main, un cœur encadré, avec des mots : « Je t’aime » et notre nom.
Elle demande qui nous a offert ce cadre.
On prend du temps avant de répondre. Pour elle, on veut trouver les mots exacts.

jeudi 24 septembre 2009

Résistance

Au réveil, sa main encore glissée entre nos cuisses. Elle dort. Au creux du ventre, les monarques s’affolent. Les jours s’accumulent au bout de nos doigts. Huit, neuf, dix depuis que les regards se sont happés.
Mille inconnus entre nous. Même son odeur n’a pas fait son nid au creux des jours d’absence. On ne sait ni sa date de naissance ni ses fleurs favorites ni ses rides ni ses peurs.
On ne sait pas encore dormir avec elle contre nous.
On n’a rien dit de l’existence de la femme pendue. Pour la première fois, on a gardé secrète l’histoire de l’enfance. Il n’y a pas d’urgence; elle n’est pas partie pendant l’assoupissement.
On ne veut pas dire. On ne veut pas effrayer. On continue à pousser loin au bout de nos bras le cadavre suffoqué. On ferme les yeux en serrant les paupières.
Un jour, on dira.
Un jour, on apprendra qu’elle aussi a déjà été une enfant.

lundi 21 septembre 2009

Quiétude

Longtemps. Longtemps à pousser loin le souvenir d’elle et les images. On se dit : « une simple pause ». On se dit : « pour mettre à distance ». Se convainc d’avoir choisi.
Pendant l’entracte, derrière un nuage de fumée, un nouveau visage de femme s’est révélé. Pour la première fois, rien de furtif. On guette la disparition. Elle n’arrive pas. La peur de perdre s’enfle avec tout ce qui naît, puis meurt, à l’horizontale, au contact des lèvres quand les doigts s’emmêlent.
La peur devient vagues et ressac. On se laisse flotter. Emporter jusqu’à l’horizon noir des nuits d’automne.
Dans le silence des ses yeux fixés aux nôtres, la suspension du temps.
On soupire jusqu’à s’envoler la tête.

lundi 13 juillet 2009

Patience

Il y a des mois qui passent sans un mot sur elle. Elle n’a jamais existé sinon dans la mémoire des autres. On se dit : il n’y a plus rien à ajouter. Elle était là, elle est partie. Il suffit de vivre sans elle.
Il y a du temps qui passe et des mots qui se perdent. On ne consigne plus les souvenirs infinis qui continuent à surgir. Il y a d’autres femmes qui arrivent et qui partent. Des insultes ravalées jusqu’aux larmes nocturnes. Il y a tous les efforts pour ne penser à personne, il y a des nuits d’insomnie où l’amour déborde. Des mots répétés, ajoutés, trafiqués, des bandes passées et repassées jusqu’à l’épuisement.
Pire que tout : le vide sur les pages. On ne construira rien avec ce récit de femme morte, comme on ne bâtit rien avec ceux des vivantes. C’est tout. Faire une croix et changer les espoirs.
Il faut croire. À notre insu, des histoires s’écrivent d’elles-mêmes.

vendredi 19 juin 2009

Oubli

Il y a des souvenirs sur le bout de la langue.
Un mot suffit, un seul. Et survient l’image enfumée d’un reflet. Furtivement, la certitude de quelque chose. Une précision insaisissable.
Parfois, un appel, un message, une voix. L’essence pressentie s’estompe, il y a toute la vie autour. On ne peut continuer à attendre passivement la crue des passés.
Longtemps, il n’y a rien qui nous rappelle l’évanescence.
Tout se passe comme au souvenir d’un rêve au milieu du jour. Il y avait une couleur, un mot. Il y a parfois eu des sensations, les poils qui se dressent ou le ventre qui papillonne.
Mais au final, on ne trouve rien.
On se console en pensant à la sélection naturelle des souvenirs.
Un jour, il y aura peut-être un fossile de l’inachevé.

lundi 18 mai 2009

Nuance

Un jour, une rédemption. Un visage aperçu qui ne portait rien d’elle.
Il reste donc des femmes qui vivent hors de la mémoire.
On aime le visage, on s’y attache, y revient, on le peint. Il y a quelque chose dans ce visage qui n’appartient qu’à nous. Il y a tout ce qui n’existait pas encore : l’amour d’une femme, le désir, les lèvres rouges.
Il y a tout ce que la femme pendue ne saura jamais de nous. Et nous inventons sans elle, avec jouissance, une histoire hors de l’enfance.
Entre le visage aimé et nous : un abîme de fêlures. Des heures et des heures à raconter, à découvrir, à déterrer, à ensevelir. Des efforts pour cacher, pour savoir, pour se taire, pour parler.
Ça dure. Un temps variable. Il y a des épiphanies et des goûts amers.
Parfois, ça s’essouffle et il n’y a rien à faire.
Un jour, on pense : les images accélérées ne sont plus les mêmes.
Et les traits se mélangent.

dimanche 17 mai 2009

Moment

On perd foi en l’heure.
Tout à coup, les images accélèrent. Elles défilent, défilent et se heurtent aux oeillères. Elles explosent, leurs parcelles pulvérisées se glissent jusqu’à notre cœur, emplissent nos poumons, assèchent notre bouche et nos yeux. Les arbres se rapprochent, étouffent la route.
Arrêt sur image : chaque feuille est gravée d’une parcelle d’elle. Un mot, un masque, un cœur, des poils de taureau, des ailes de libellules. Les feuilles sont sombres, grises et noires, parfois des sumacs rouges ou bourgognes.
On n’a pas le temps de tout saisir. On ne garde que quelques impressions furtives.
On court entre les images. Soudainement, on ne sait plus : vers quoi court-on? Depuis combien d’heures?
Le temps indique : deux ans, trois ans de course.
Et on s’étonne que tout ait changé.

samedi 18 avril 2009

L.

Il n’y a pas de mot pour remplacer son nom.
C’était elle, cette femme pendue.
De jour, elle plane, vautour ou étoile, sur Montréal. La nuit, elle regagne peut-être ses arbres.
C’est toujours elle, L., et on ne sait pas pourquoi taire son nom. Quelque chose du rituel qui refuse le mausolée.
Elle. Son visage gratté dans la mémoire. Effacés : son odeur, sa voix, ses mots. Seule l’absence ne disparaît jamais.
Un jour, elle s’est réveillée. A attendu d’être seule. A posé une lettre dans l’entrée. A volé la ceinture du père. L’a nouée dans le garde-robe de notre chambre. A installé une chaise. A passé sa tête dans le nœud coulant. A poussé la chaise avec ses pieds. A suffoqué. Est morte.
On peut inventer tous les gestes.
On ne saura jamais ce qu’elle a pensé.
Parfois, on interroge le ciel ou les arbres.

vendredi 3 avril 2009

Kilomètres

Il y a de vastes distances à parcourir.
On ne sait rien. Rien de l’écart entre soi et l’arrivée. On ne sait pas s’il y aura un point de chute. Si le travail se fait vainement, dans une tentative désespérée de ranimer les morts.
Il y a des doutes. Des espaces et des espaces remplis de doutes. Et on les balaie et les réprime et les nie.
Ils s’agglutinent au plus près du corps. Entravent l’avancée. Courir dans une vaste étendue d’eau, une menace à sa poursuite.
Et si l’essoufflement ne libérait jamais les bronches, aurions-nous la force de faire demi-tour, de parcourir à nouveau tout ce calvaire uniquement pour revenir au point de départ? Peut-être aurait-il fallu prendre l’autre chemin. Était-ce celui de droite ou de gauche?
Au travers des doutes, il y a quelque chose. On ne sait pas d’emblée nommer ce qui tire chacun de nos pas.
Une pensée furtive : et si on ne faisait pas erreur? L’instant d’un espoir, le pied se soulève, se pose un peu plus loin. L’autre suit.

samedi 28 mars 2009

Jaillissement

Il y a des pas, toujours le même point d’arrivée. On ne voit plus les paysages. Ni les bancs, ni les immeubles, ni les arbres.
Parfois, des sourires, des visages nous arrêtent. Les cheveux noirs, les lunettes fines. Le nez long. Ce pourrait être elle. Toujours se rappeler de croire.
Il y a, un matin, une vitrine oubliée. Ça parle d’elle. La vitrine parle d’elle. Des mannequins de plastique, désarticulés, blanchis par le soleil. Des affiches bleuies, collées dans les vitres. On sent quelque chose. Un souvenir vaporeux. Il faut laisser du temps à la crue des images.
Ça arrive. La vitrine parle des masques.
Elle nous en avait fabriqué, en plâtre. L’intimité de l’activité. L’immobilité pendant le séchage.
On dit le mot : « Masque », pour ne rien oublier.

jeudi 19 mars 2009

Images

Il y a peu de détails au premier pas. Le vide suffoque.
La vision se rend périphérique. Il ne faut rien rater des mots qui frôlent : lingerie, impuissance, nœud, exil.
Soudainement, l’invraisemblance de son visage multiplié. Des pendus menacent toutes les ombres. Il y en a partout, accrochés aux arbres et aux réverbères. C’est l’automne et on en décore nos porches.
Tous les jours, ils émergent : dans les livres, au creux des conversations, au sein des drames de guerre. Leurs visages s’inscrivent en transparence sur le sien. Bleus, suffoqués, la langue pendante. On croit connaître les marques autour du cou. On ne sait plus rien du vrai, du faux. Il y a des soirs où elle n’a peut-être jamais existé.
On craint de sombrer, entre l’ignorance et l’invention. Ne plus dompter notre folie, avoir créé notre drame. Chaque espace appréhende l’écueil.
Il y a des périls jusque dans les jeux d’enfance.

dimanche 15 mars 2009

Halte

Le vertige s’ancre dans les ignorances.
Au début, on ne sait pas la permanence des failles. On fouille, déplace, nettoie pour trouver les parcelles oubliées. La quête devient obsession. Elle s’inscrit dans la banalité des gestes.
Peu à peu, les morceaux s’emboîtent, puis se disloquent et recommencent. L’éternité du cycle se dévoile. On écrit, on parle, on marche pour mettre de l’ordre. Puis, au détour d’une rue, parce que le soleil inonde la façade d’un immeuble gris, l’évidence méduse : les brèches seront toujours inévitables.
Il n’y a même plus de photos pour nous rappeler son visage.
Pour reprendre la marche, on doit se résoudre à l'imagination.

mercredi 11 mars 2009

Gel

Ça monte. L’engourdissement des muscles à l’intérieur de la peau.
Il arrive que la glace soit invisible aux yeux des épargnés. L’épiderme cache les cristaux. Personne ne soupçonne la sclérose des images au cœur de l’immémorial. Nos sourires miment la chaleur pour répondre aux appels des foules. Ce sont nos bouches, figées, qui persuadent les masses. On se réjouit : aujourd’hui ne soutient plus les regards.
On peut garder le rôle longtemps. Un matin, notre reflet arrive à nous duper. L’espace de quelques jours, il y a la certitude d'une rédemption. Elle frôle la survie des débauchés.
C’est un jeu de cachette hors de l’enfance.
Un jour, on se réveille, à nouveau lové contre le vertige.
Les rideaux ne suffisent plus à dissimuler nos formes adultes.

lundi 2 mars 2009

Fracas

Il y a soudainement la vie qui éclate en mille miettes.
Tout ralentit. On perçoit précisément la chute : un pivotement dans l’espace, le reflet du soleil dans une courbe de l’objet, un mouvement inutile pour tout retenir. Dans un éclair, un visage est disparu. Puis, le silence. Ou plutôt, le feutre des pas dans la neige neuve. Tout aurait dû être pulvérisé dans un vacarme infernal. On reste fasciné devant l’éteinte des pires fêlures.
Pendant un instant, l’acouphène d’une pensée : ce pourrait être la fin des rires.
L’instant dure. Parfois longtemps.
Il arrive que la main quitte l’épaule.
Il arrive que l’on ferme les yeux sur l’arrachement.
Alors, c’est le froid qui transperce jusqu’à fixer ensemble la langue et les lèvres.

mardi 17 février 2009

Équilibre

On ne perçoit d’abord que l’immobilité.
Les yeux fixés sur l’impossible, le regard s’habitue à la noirceur des portes closes. Peu à peu, on invente un mouvement pour habiter le corps. On croit que les mains ont voulu arracher l’étau. Se convainc d’un instant de sublime arrivé trop tard, quand la fin explosait en renaissance.
Lorsque les yeux dévient, on découvre une lettre clouée au sol. Il n’existe ni sang ni larmes pour brouiller les aveux. Tout est là, écrit à même la chair de la détresse. On reste seul devant l’évidence. Les mots nient les hypothèses d’épiphanie.
Derrière soi, on devine une présence. Le regard reste happé par la déroute.
On ne sent rien du mouvement de pendule qui nous envahit.
Il faut du temps pour sentir la chaleur de la main posée sur son épaule.

dimanche 15 février 2009

Dédales

Soudainement, on ouvre les yeux à la croisée des couloirs.
De tous les côtés, les murs étouffent. On ne sait pas comment on est arrivé là, incertains d’avoir marché. La panique vertige le corps.
Entre l’immobilité et la course, on choisit la course. Il sera impossible après de décrire les voies empruntées. Mais une certitude restera : d’être déjà passé devant le blanc des murs.
Il n’y a aucune trace qui parle de notre présence.
La tête tourne. On ralentit le pas, prend à gauche en jetant un oeil vers l’arrière. On avance sans regarder ce qui s’invente à la lisière avant des sens. On se retourne trop tard pour éviter le choc des corps. Dans le recoin d’un couloir sans issue, une femme, pendue, attendait d’être découverte.
Le réflexe du cri n’arrive pas.
Il faudrait faire demi-tour pour chercher de l’aide.

jeudi 12 février 2009

Chambranle

C’est là que tout s’arrête. Un film transparent empêche les morceaux de s’échapper. Il faut fendre le film à la lame d’un couteau pour qu’y pénètre une nouvelle parcelle d’os. Alors c’est l’explosion, la confusion totale entre l’en dedans et l’en dehors. On ne sait plus ce qui sort et ce qui entre, du sable glisse entre nos doigts écartés. Malgré nos efforts suprêmes pour tout conserver, on en perd toujours quelque chose.
Le film transparent est une fenêtre givrée. Givrée par les empreintes digitales de toutes les vaines tentatives d’intrusion. Givrée du sébum de toutes les collisions. On fronce les yeux, en vain, dans l’espoir de rétablir la vue. Mais ce n’est pas la vue qui trompe. C’est le temps.
Alors, il faut percer le film, c’est un geste d’un courage sans bornes. On ne peut le faire qu’au moment où la raison nous échappe.
Pendant un instant, s’accrocher à la folie du nécessaire.

mercredi 11 février 2009

Bourrasques

Au début, on ne sait pas d’où ça vient.
Ça siffle entre les vitres. À tout moment, tout pourrait éclater, pulvériser des tessons au travers des pièces. Il faudrait trouver une brèche où se terrer. Mais on reste debout, même lorsque les jambes flanchent. Même si le verre se loge au creux des pores. Ce n’est pas notre première rafale. On reste immobiles et silencieux, figés peut-être. Figés dans le souffle qui passe au travers des corps.
Ce n’est pas une catatonie. C'est une aigue conscience de l’extérieur.
Ça siffle entre les côtes; une fuite. Pénètre au goutte-à-goutte pour tout envahir. On reste cois. En attente de la fin. La sédimentation des verbes entre le diaphragme et les cris.
Ça s’apaise. Au début, on ne réalise pas que ça s’apaise.
On en ressort décoiffés.
Plus vivants, encore, que la seconde d’avant.

dimanche 8 février 2009

Apaisement

Ça cogne, tourne, débat et tourbillonne.
À l’intérieur du corps tout s’arrache de la surface. Plus rien que la tornade n’existe comme vrombissement au plus profond de la mémoire. Il faut se rappeler d’expirer. Expirer pour se convaincre d’espérer encore entre deux affolements du cœur, entre les dérapes toujours plus nombreuses et les pieds qui glissent sur des chaussées déjà sèches.
Tout à coup, on a peur. Une vaste peur qui prend là, directement où le cœur ne sait plus comment battre. Tout à coup, la peur dévaste jusqu’aux croyances et aux certitudes. C’est le vide qui pousse et bardasse pour s’installer. Le vide ne peut cohabiter avec rien à l’intérieur du corps.
Le vide reste. On ne sait pas combien de temps il reste. Puis le vide devient un espace.
Je ne veux pas d’un revolver sur ma tempe, je veux d’un baiser pour tout éteindre.